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L’amour au temps du CAC 40

The Durutti Column – Sketch for Summer (MP3)

On connaissait les livres de crise, les émissions de crise, le président de crise, les groupes Facebook de crise, les tee-shirts de crise, voici venu le temps des disques de crise : The Durutti Column annonce pour mars la sortie de son nouvel album, joliment titré Love in the Time of Recession mais à la pochette aussi joyeuse qu’une visite au Pôle Emploi. Vu la maigreur caractéristique de Viny Reilly, on peut de toute façon supposer qu’il a vécu continûment en récession depuis son premier album, The Return of the Durutti Column (1980), sa pulsation alanguie et ses guitares pastel. Le premier titre de ce disque inaugural s’appelait « Sketch for Summer », mais ouvrait pourtant un album d’hiver, ébauché alors que l’Angleterre sortait d’une période de grand froid et d’un coup de chaud social (baptisé « l’hiver du mécontentement » par la presse, formule piquée dans l’oeuvre d’un petit écrivain indé nommé William Shakespeare) qui avaient débouché sur l’élection de Margaret Thatcher. Un vrai disque de crise, court (28 minutes), produit par un label encore débutant (Factory) et vendu dans une pochette en papier de verre. Tout un programme pour les trente ans à venir, dont Vini Reilly n’a jamais dévié, avec une belle obstination. Ce qu’il y a de bien dans la crise actuelle, c’est que ce sont peut-être les groupes qui l’ont toujours connue qui s’y adapteront le mieux.

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Ombres sur l’Hudson

The Individuals – White (MP3)

The Bongos – In The Congo (MP3)

Au milieu coule une rivière, et cela change tout. D’un côté de l’Hudson, la grande ville, les grattes-ciels, le stupre et les poètes. De l’autre, la banlieue, l’anonymat et l’ennui. Vérifiez : dans n’importe quelle série télévisée se passant à New York, les personnages finiront toujours par lâcher une vanne acide sur le New Jersey et ses habitants, ces cousins de province honteux. « Pourquoi les New-Yorkais sont-ils si déprimés ? Parce que la lumière au bout du tunnel, c’est le New Jersey », dit une blague répandue dans la Grosse Pomme.

Heureusement, les ploucs ont parfois leur moment de revanche, voire de grâce. De 1980 à 1982, Hoboken, 40.000 habitants à la louche, devint une petite New-York qui, loin des grands disques de rupture de la décennie précédente (New York Dolls, Television…), laissa à la postérité une poignée de chefs-d’oeuvre modestes aux caractéristiques communes : une voix blanche sans grande personnalité, des guitares cinglantes, une rythmique élastique, un romantisme sec et pâlot. L’oeuvre d’une génération joliment portraiturée par Glenn Morrow, une figure historique de la scène locale :

Nous faisions partie d’un réseau étroit de musiciens, collègues et colocs dont les paroles et les accords de guitares tissaient une communauté soudée. Nous étions amoureux du monde moderne et des possibilités infinies offertes par trois accords de guitares. Nous étions les enfants du Velvet Underground – des gamins des banlieues attirés en ville par la scène du CBGB. Nous puisions dans le détachement warholien des Talking Heads et les guitares transcendantes de Television. De l’autre côté de l’Hudson, nous avions trouvé, temporairement, un paradis à Hoboken.

Au club Maxwell’s se réunissent alors dans le souvenir des grands frères des Feelies une poignée de groupes qui vont façonner le Hoboken Sound, qui fera assez vite l’objet d’un documentaire : les Individuals, le groupe de Morrow (sans doute pas le meilleur, mais un des plus éclectiques, comme en témoigne « White », extrait de l’album Fields, récemment réédité), les géniaux dB’s mais aussi les Bongos. Leur Drums Along The Hudson (ce titre, déjà !) est, avec le Crazy Rhythms des Feelies et le Stand for Decibels des dB’s, le chef-d’oeuvre de cette période. Même goût des percussions tribales, même guitares qui, dès « In The Congo », prennent les jambes à leurs cordes le souffle court, même look de boys next door – loin, décidément, des poètes glamours new-yorkais de la décennie précédente.

Malheureusement, Tintin pour les Bongos, ce rock en culotte de golf, cheveux courts et houppette ne fera pas vraiment recette. La « ligne claire » sacrera bien, dès l’année suivante, un jeune groupe, mais celui-ci sera distant de plusieurs centaines de kilomètres : les Géorgiens de R.E.M. et leur Murmur. La scène de Hoboken, elle, préférerait chantonner à tue-tête, en éternelle adolescente.

Le doux goût d’El Goodo

El Goodo – Information Overload (MP3)

Dès le départ, le nom sonne comme une promesse de disque bon camarade: El Goodo, une chanson du #1 Record de Big Star, l’éternelle bible carillonnante des adolescents ro(ck)mantiques. Ajoutons-y le titre, Coyote, les volutes, la terre rouge et les moustaches de la pochette, et on est déjà prêt à déboucher une bouteille de liqueur de cactus autour d’un joint du côté d’Albuquerque ou de Tucson. El Goodo, pourtant, rejoue bien la conquête de l’Ouest, mais quelques milliers de kilomètres plus loin, depuis le Pays de Galles – un coin d’où, un peu comme à Liverpool (The Pale Fountains, The Boo Radleys, The Coral…), les influences américaines arrivent avec l’air du grand large, et où, même en 2009, on se replonge avec nostalgie dans un passé mythifié. El Goodo, c’est un monde où Harold Wilson ou Edward Heath vivent toujours au 10 Downing Street, où Gareth Edwards a encore ses jambes de feu et où les Beatles en sont restés au Merseybeat, « Ticket to Ride » par exemple, dont les Gallois décalquent l’intro sur « Information Overload » . A jurer qu’El Goodo a lu et appris par coeur le volume B de son encyclopédie du rock : B comme Big Star, donc, mais surtout comme Byrds (influence flagrante du chef d’oeuvre du groupe, Younger Than Yesterday) et Beach Boys. Que ceux qui craignent un album trop bon élève, une overdose de guitares boy-scout et d’ornements, se rassurent pourtant, les Gallois font aussi parler leurs guitares de manière un peu plus rustre sur deux titres, « Feel So Fine » et « Aren’t You Grand », qui sonnent comme une promesse de leur prochaine plongée dans l’encyclopédie des sixties : la lettre C, comme Creedence.

Je vois des gens (célèbres) qui sont morts

Dead Famous People – Barlow’s House (MP3)

Dead Famous People – True Love Leaves No Traces (MP3)

« Impossible de trouver un lien à poster, mais je pensais qu’il fallait que tout le monde sache que les Dead Famous People, de Nouvelle-Zélande, sont étonnants ». C’est Colin Meloy, le leader des Decemberists, qui l’écrit sur son Twitter, et instinctivement j’aurais plutôt tendance à lui faire confiance : non seulement ce type sort de beaux disques, mais en plus il a des fans classe (par exemple ce jeune inconnu de Chicago).

Je me suis donc mis à la recherche des Dead Famous People. Pas facile car, évidemment, les personnes mortes et célèbres ne manquent pas sur Google. Heureusement, toutes ne viennent pas de Nouvelle-Zélande, comme ce groupe à l’existence pointilliste : quatre ans de carrière (1987-1991), une poignée d’albums et de chansons dispersées sur des compilations aux côtés des classieux camarades de classe du label Flying Nun, option lettres modernes (The Jean-Paul Sartre Experience, The Verlaines…).

Comme portés par une bouteille à la mer, quelques titres ont fini, vingt ans plus tard, par se déposer au fond des réseaux peer-to-peer. Il y a bien sûr « True Love Leaves No Traces », la reprise (pour la compilation française I’m Your Fan) du titre inaugural du très contesté Death of a Ladies’ Man de Leonard Cohen, mais elle donne, comme beaucoup de titres de ce disque, surtout envie de réécouter l’original. Autant laisser les Dead Famous People être eux-mêmes, bien vivants :  « Barlow’s House », âge tendre et guitares en bois, pieds sur terre et coeur au large, pop apprise dans des grimoires anciens par des jeunes gens qui n’avaient aperçu le Velvet ou les Doors que de loin grâce à leur longue-vue, depuis Christchurch ou Auckland. Une chanson d’une sublime modestie qui ne donne peut-être pas envie de traquer immédiatement à prix d’or les disques des Dead Famous People sur eBay, mais en tout cas de les accoster un jour ou l’autre, comme ça, en passant.

Mais où est encore passé Monsieur Plush ?


(Photo : Kirstiecat)

Plush – Found a Little Baby (MP3)

Plush – Soaring & Boring (MP3)

Plush – Greyhound Bus Station (MP3)

A l’heure des news incessantes et du tout-téléchargeable, Liam Hayes, alias Plush, est une aberration. Sa carrière ne se griffonne même pas dans les marges, mais plutôt dans des notes de bas de pages. Note 1 : le coup d’éclat inaugural de 1994, « Found a Little Baby » (extrait du single Three-Quarters Blind Eyes), sacré single of the week et « classique instantané » par le NME et « meilleure face B de tous les temps » par Mojo. Note 2 : un rôle de backing musician chez Palace (Viva Last Blues) et Smog, ses camarades du label Drag City, à Chicago. Note 3 : un cameo dans le High Fidelity de Stephen Frears, où il interprète au piano sa chanson « Soaring & Boring », extraite de l’album More You Becomes You (1998).

Il y aurait déjà là-dedans de quoi nourrir la fidélité de quelques fans. « Nourri », Fed, c’est justement le titre du deuxième, et à ce jour second, album de Plush. Très bien nourri même, avec pléthore d’arrangements de cordes et de cuivres, cinq producteurs pour touiller la sauce (dont Steve Albini) et six ou sept ans en cuisine. Salée, l’addition : le disque a coûté plusieurs dizaines de milliers de dollars, au point qu’aucun label n’a voulu assumer le risque de le sortir en 2002, à l’exception du japonais After Hours. Finalement publié dans nos contrées en 2008, Fed y avait été précédé par Underfed, un CD (au design d’album gravé) reprenant ses versions de travail. Par sa réputation, aussi, celle du « Pet Sounds ou Loveless de Chicago ».

A l’image du style vestimentaire de sa pochette, Fed est un disque à la fois chic et décontracté, chemisé mais sans cravate, dans le plus pur style Randy Newman ou Harry Nilsson, ou, pour faire dans le contemporain, des chansons les plus ouvragées d’un Jens Lekman. Ses arrangements luxueux ne doivent pourtant pas faire illusion : on est bien à Las Vegas, mais pas toujours sous les lumières du casino, ce que pourrait pourtant laisser croire le radieux « Greyhound Bus Station ». Plutôt parfois au petit matin, les poches vides et la chemise froissée, le temps de quelques ballades noyées dans la mélancolie et le regret. Sorry entertainer.

Des regrets, c’est justement ce que Liam Hayes n’avait pas voulu avoir en sortant Fed, au point de le peaufiner pendant des années. Son prochain album, Bright Penny, annoncé par son nouveau label comme « le plus accessible à ce jour », est sur le feu depuis 2004. Sa sortie a successivement été planifiée de manière infructueuse pour 2006 et 2008. Censé paraître sous la forme de cinq singles puis de l’album complet, il n’a pour l’instant dévoilé qu’un simple dans une veine toujours aussi orchestrée et de plus en plus soul, « Take a Chance ». Je tente la mienne ici-même en m’avançant : cela donnera l’un des meilleurs albums de 2009.

If only…

The Only Ones – Flaming Torch (MP3)

Info attrapée dans Le Figaro, le dernier quotidien punk : la réédition des trois albums des Only Ones, The Only Ones, Even Serpents Shine et Baby’s Got a Gun. Le fait que ce journal consacre deux feuillets à un groupe a priori si éloigné de son univers (et dont le morceau le plus connu, Another Girl, Another Planet, est un hymne à l’héroïne) montre bien ce qu’était ce groupe, un fantasme à rock-critics exclusivement, le genre de trésor qu’on ressort à intervalle réguliers sans jamais convaincre à grande échelle. Talentueux, classes et morts, et depuis vénérés par des groupes lettrés comme The House of Love ou Yo La Tengo, ainsi que par quelques radoteurs (la preuve, j’en avais parlé ici et ), les Only Ones ont toujours été décalés par rapport à leur environnement, celui du punk anglais 1976-1979. Pas assez pionniers, pas assez provoc, pas assez engagés. Pas assez Damned, pas assez Pistols, pas assez Clash. Trop éclectique pour son époque, tirant parfois vers le jazz et la power-pop, leur musique fait plutôt des Only Ones des petits cousins débraillés de Television. Comme les New-Yorkais, leur carrière (avant une reformation tardive) ne dura qu’une poignée d’années et de disques, fidèle à l’épitaphe précoce lancée par le chanteur Peter Perrett sur « Flaming Torch »: « I’m always in the wrong place in the wrong time ».

Fake can be just as good

Connaissez-vous Calvin Stopes & His Sixteen Sexophones, Eddie Enrico & His Hong Kong Hotshots, The Pickledippers ou Indomitable Spirit ? Peut-être. Les avez-vous déjà vus sur scène, en cordes et en os ? Non : ces groupes sont faux, ils n’ont existé que dans des romans, des films, des BD, des pubs, des séries TV ou des jeux vidéos. Ils sont tellement faux que leurs noms ne sont peut-être même pas dans cette gigantesque liste de faux groupes, imaginée par un professeur d’université pour décourager les spammeurs de son site.

Magie d’Internet, un Américain a compilé des centaines de ces faux groupes en une encyclopédie en ligne, The Rocklopedia Fakebandica (et, comme il a de la suite dans les idées, il a aussi cherché des termes médicaux qui feraient de bons noms de groupes, comme Maple Syrup Urine Disease, sic). Dans sa liste, on va du plus connu (Spinal Tap, les Rutles, les Monkees) au légèrement connu (Tony Clifton, le yang de Andy Kaufman, le héros du film Man on the Moon de Milos Forman), en passant par les parodies (Cylon & Garfunkel, dans Futurama) et les carrément confidentiels – au point qu’un rageur « SORRY, THEY’RE REAL » balaie certaines suggestions un peu hâtives.

Et à part ça, à quoi ça sert ? D’abord, comme beaucoup de geekeries, c’est assez drôle : il suffit de voir l’auteur dévider avec un sérieux papal la liste (race, planète et instrument à l’appui) des douze membres du Max Rebo Band, l’orchestre du Retour du Jedi. Et puis, YouTube ou Google Images aidant, c’est bien évidemment une mine à découvertes, comme cet extrait du film Get Crazy montrant un Lou Reed presque détendu (et donc totalement fictionnel), ou cet étonnant groupe de vaches psychédéliques doté d’un producteur à moustaches.

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Je suis l'auteur de Brit Pulp. La britpop selon Pulp, de Thatcher à Blair, un livre sur Pulp et la culture pop britannique de la fin des années 70 à nos jours. Vous pouvez l'acheter chez la Fnac, sur Amazon Marketplace, sur Alapage, sur le site des Cahiers du Rock et sur celui de l'Irma.

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"My week beats your year" (Lou Reed, notes de pochette de Metal Machine Music)

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