Archive pour janvier 2009

Je vois des gens (célèbres) qui sont morts

Dead Famous People – Barlow’s House (MP3)

Dead Famous People – True Love Leaves No Traces (MP3)

« Impossible de trouver un lien à poster, mais je pensais qu’il fallait que tout le monde sache que les Dead Famous People, de Nouvelle-Zélande, sont étonnants ». C’est Colin Meloy, le leader des Decemberists, qui l’écrit sur son Twitter, et instinctivement j’aurais plutôt tendance à lui faire confiance : non seulement ce type sort de beaux disques, mais en plus il a des fans classe (par exemple ce jeune inconnu de Chicago).

Je me suis donc mis à la recherche des Dead Famous People. Pas facile car, évidemment, les personnes mortes et célèbres ne manquent pas sur Google. Heureusement, toutes ne viennent pas de Nouvelle-Zélande, comme ce groupe à l’existence pointilliste : quatre ans de carrière (1987-1991), une poignée d’albums et de chansons dispersées sur des compilations aux côtés des classieux camarades de classe du label Flying Nun, option lettres modernes (The Jean-Paul Sartre Experience, The Verlaines…).

Comme portés par une bouteille à la mer, quelques titres ont fini, vingt ans plus tard, par se déposer au fond des réseaux peer-to-peer. Il y a bien sûr « True Love Leaves No Traces », la reprise (pour la compilation française I’m Your Fan) du titre inaugural du très contesté Death of a Ladies’ Man de Leonard Cohen, mais elle donne, comme beaucoup de titres de ce disque, surtout envie de réécouter l’original. Autant laisser les Dead Famous People être eux-mêmes, bien vivants :  « Barlow’s House », âge tendre et guitares en bois, pieds sur terre et coeur au large, pop apprise dans des grimoires anciens par des jeunes gens qui n’avaient aperçu le Velvet ou les Doors que de loin grâce à leur longue-vue, depuis Christchurch ou Auckland. Une chanson d’une sublime modestie qui ne donne peut-être pas envie de traquer immédiatement à prix d’or les disques des Dead Famous People sur eBay, mais en tout cas de les accoster un jour ou l’autre, comme ça, en passant.

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Mais où est encore passé Monsieur Plush ?


(Photo : Kirstiecat)

Plush – Found a Little Baby (MP3)

Plush – Soaring & Boring (MP3)

Plush – Greyhound Bus Station (MP3)

A l’heure des news incessantes et du tout-téléchargeable, Liam Hayes, alias Plush, est une aberration. Sa carrière ne se griffonne même pas dans les marges, mais plutôt dans des notes de bas de pages. Note 1 : le coup d’éclat inaugural de 1994, « Found a Little Baby » (extrait du single Three-Quarters Blind Eyes), sacré single of the week et « classique instantané » par le NME et « meilleure face B de tous les temps » par Mojo. Note 2 : un rôle de backing musician chez Palace (Viva Last Blues) et Smog, ses camarades du label Drag City, à Chicago. Note 3 : un cameo dans le High Fidelity de Stephen Frears, où il interprète au piano sa chanson « Soaring & Boring », extraite de l’album More You Becomes You (1998).

Il y aurait déjà là-dedans de quoi nourrir la fidélité de quelques fans. « Nourri », Fed, c’est justement le titre du deuxième, et à ce jour second, album de Plush. Très bien nourri même, avec pléthore d’arrangements de cordes et de cuivres, cinq producteurs pour touiller la sauce (dont Steve Albini) et six ou sept ans en cuisine. Salée, l’addition : le disque a coûté plusieurs dizaines de milliers de dollars, au point qu’aucun label n’a voulu assumer le risque de le sortir en 2002, à l’exception du japonais After Hours. Finalement publié dans nos contrées en 2008, Fed y avait été précédé par Underfed, un CD (au design d’album gravé) reprenant ses versions de travail. Par sa réputation, aussi, celle du « Pet Sounds ou Loveless de Chicago ».

A l’image du style vestimentaire de sa pochette, Fed est un disque à la fois chic et décontracté, chemisé mais sans cravate, dans le plus pur style Randy Newman ou Harry Nilsson, ou, pour faire dans le contemporain, des chansons les plus ouvragées d’un Jens Lekman. Ses arrangements luxueux ne doivent pourtant pas faire illusion : on est bien à Las Vegas, mais pas toujours sous les lumières du casino, ce que pourrait pourtant laisser croire le radieux « Greyhound Bus Station ». Plutôt parfois au petit matin, les poches vides et la chemise froissée, le temps de quelques ballades noyées dans la mélancolie et le regret. Sorry entertainer.

Des regrets, c’est justement ce que Liam Hayes n’avait pas voulu avoir en sortant Fed, au point de le peaufiner pendant des années. Son prochain album, Bright Penny, annoncé par son nouveau label comme « le plus accessible à ce jour », est sur le feu depuis 2004. Sa sortie a successivement été planifiée de manière infructueuse pour 2006 et 2008. Censé paraître sous la forme de cinq singles puis de l’album complet, il n’a pour l’instant dévoilé qu’un simple dans une veine toujours aussi orchestrée et de plus en plus soul, « Take a Chance ». Je tente la mienne ici-même en m’avançant : cela donnera l’un des meilleurs albums de 2009.

If only…

The Only Ones – Flaming Torch (MP3)

Info attrapée dans Le Figaro, le dernier quotidien punk : la réédition des trois albums des Only Ones, The Only Ones, Even Serpents Shine et Baby’s Got a Gun. Le fait que ce journal consacre deux feuillets à un groupe a priori si éloigné de son univers (et dont le morceau le plus connu, Another Girl, Another Planet, est un hymne à l’héroïne) montre bien ce qu’était ce groupe, un fantasme à rock-critics exclusivement, le genre de trésor qu’on ressort à intervalle réguliers sans jamais convaincre à grande échelle. Talentueux, classes et morts, et depuis vénérés par des groupes lettrés comme The House of Love ou Yo La Tengo, ainsi que par quelques radoteurs (la preuve, j’en avais parlé ici et ), les Only Ones ont toujours été décalés par rapport à leur environnement, celui du punk anglais 1976-1979. Pas assez pionniers, pas assez provoc, pas assez engagés. Pas assez Damned, pas assez Pistols, pas assez Clash. Trop éclectique pour son époque, tirant parfois vers le jazz et la power-pop, leur musique fait plutôt des Only Ones des petits cousins débraillés de Television. Comme les New-Yorkais, leur carrière (avant une reformation tardive) ne dura qu’une poignée d’années et de disques, fidèle à l’épitaphe précoce lancée par le chanteur Peter Perrett sur « Flaming Torch »: « I’m always in the wrong place in the wrong time ».

Fake can be just as good

Connaissez-vous Calvin Stopes & His Sixteen Sexophones, Eddie Enrico & His Hong Kong Hotshots, The Pickledippers ou Indomitable Spirit ? Peut-être. Les avez-vous déjà vus sur scène, en cordes et en os ? Non : ces groupes sont faux, ils n’ont existé que dans des romans, des films, des BD, des pubs, des séries TV ou des jeux vidéos. Ils sont tellement faux que leurs noms ne sont peut-être même pas dans cette gigantesque liste de faux groupes, imaginée par un professeur d’université pour décourager les spammeurs de son site.

Magie d’Internet, un Américain a compilé des centaines de ces faux groupes en une encyclopédie en ligne, The Rocklopedia Fakebandica (et, comme il a de la suite dans les idées, il a aussi cherché des termes médicaux qui feraient de bons noms de groupes, comme Maple Syrup Urine Disease, sic). Dans sa liste, on va du plus connu (Spinal Tap, les Rutles, les Monkees) au légèrement connu (Tony Clifton, le yang de Andy Kaufman, le héros du film Man on the Moon de Milos Forman), en passant par les parodies (Cylon & Garfunkel, dans Futurama) et les carrément confidentiels – au point qu’un rageur « SORRY, THEY’RE REAL » balaie certaines suggestions un peu hâtives.

Et à part ça, à quoi ça sert ? D’abord, comme beaucoup de geekeries, c’est assez drôle : il suffit de voir l’auteur dévider avec un sérieux papal la liste (race, planète et instrument à l’appui) des douze membres du Max Rebo Band, l’orchestre du Retour du Jedi. Et puis, YouTube ou Google Images aidant, c’est bien évidemment une mine à découvertes, comme cet extrait du film Get Crazy montrant un Lou Reed presque détendu (et donc totalement fictionnel), ou cet étonnant groupe de vaches psychédéliques doté d’un producteur à moustaches.

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Sing about Jesus and drink wine all day

Jello Biafra & Mojo Nixon – Love Me, I’m A Liberal (MP3)

« In America you’ll get food to eat/Won’t have to run through the jungle and scuff up your feet/You’ll just sing about Jesus and drink wine all day/ It’s great to be an American… ». Avouez que, malgré toute la solennité mélodique qu’elle contient, presque mieux que le « Star-Spangled Banner », cette chanso au héros (un esclavagiste) plus que douteux ferait l’effet d’une pluie acide lors de la cérémonie d’investiture d’Obama. De toute façon, j’ai vérifié : Bruce Springsteen, U2, Stevie Wonder ou Beyoncé sont bien invités au Grand O, aux cérémonies que va regarder avec des yeux énamourés Washington, l’Amérique, l’Europe, le monde et sans doute deux ou trois galaxies pas encore découvertes, mais pas Randy Newman. Il faut dire que, s’il soutenait Obama, il a aussi déclaré que la playlist idéale de John McCain était très « écoutable » (comme celle d’Hitler, certes).

Peut-être qu’Obama est rancunier, en fait : la preuve, il n’a pas non plus invité à chanter Jello Biafra, le leader des ex-Dead Kennedys. L’auteur de l’immortel « Kill The Poor » lui a certes écrit une lettre-fleuve, mi-félicitations, mi-plate forme législative, mais il a le malheur d’appartenir à un autre parti – en l’occurrence les Verts, pour lesquels il avait brigué l’investiture en 2000 face à Ralph Nader (Wikipedia évoque déjà son nom pour 2012). Et puis, il aurait été fichu d’arriver sur scène avec son vieux pote Mojo Nixon (un libertarien convaincu, lui) et d’entonner sa reprise/adaptation du dévastateur Love Me, I’m A Liberal de Phil Ochs (ode acide aux limousine liberals, la « gauche caviar » américaine, déjà adaptée par des internautes au cas Obama). Pourtant, imaginer deux types scander ironiquement en présence d’Hillary « I cheered when Clinton was chosen/My faith in the system reborn/I’ll do anything to save our schools/If my taxes ain’t too much more », ça rend tout de suite la parade et les cotillons plus digestes.

Just a story from America

A George W. Bush (2001-2009), la scène rock américaine reconnaissante. S’il existe quelque chose dont on n’a pas eu à se plaindre sous les deux mandats du futur-ex, c’est bien de l’état de la scène indépendante américaine. Un peu amoindrie au tournant des années 2000 (Pavement séparé, Beck lobotomisé), elle affiche huit ans plus tard une vitalité assez insolente, avec une flopée de très bons groupes (Animal Collective, Of Montreal, The Shins, Fiery Furnaces, The National, Islands…). Loin des compils militantes type Rock Against Bush, l’un d’entre eux a-t-il réussi à raconter l’Amérique de ces années-là ? Les futurs Champollions qui s’intéresseront à la question arriveront sans doute à cette réponse : de même que le livre qui symbolise le mieux les années Bush est l’inoffensif The Pet Goat, les chansons qui s’en font le mieux l’écho arrivent de biais.
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Towers of songs. C’est devenu un genre en soi : la page Wikipedia sur la culture pop du 11-Septembre affiche une bonne soixantaine de références musicales. Des commentateurs, polémistes ou narrateurs ont composé sur les évènements ; des prophètes, surtout, l’avaient d’une manière ou d’une autre anticipé : il y a eu le « First We Take Manhattan » de Leonard Cohen treize ans avant, le NYC’s Like A Graveyard sorti par les Moldy Peaches le jour même des attentats, de même que le Love & Theft de Dylan (« la seule musique qu’il semblait possible d’écouter ce jour-là », selon un critique américain), ou encore la pochette du devin Party Music de The Coup. Wilco, de son côté, avait prévu de sortir le 11 septembre 2001 son Yankee Hotel Foxtrot, finalement repoussé à 2002 pour cause de changement de label. Au recto de sa pochette, deux tours (celles de Marina City à Chicago) ; au dos, des titres de chansons comme « War on War » ou « Ashes of American Flags ». Mais la plus belle de l’album s’appelle « Jesus, etc », avec son clip qui s’ouvre dans un décor de gratte-ciels. Jésus, et cetera : qui a le mieux résumé en deux mots huit ans de présidence Bush ?

La présidence Teflon. Rayon indie-rock, l’album anti-Bush le plus connu est sans doute le Hail to the Thief (« Gloire au voleur ») de Radiohead. Le plus beau morceau, lui, est peut-être le « Bad Day » de R.E.M. Composé au milieu des années 80, époque Reagan, comme un brouillon de It’s the End of the World as We Know it (And I Feel Fine), ressorti en live à la fin des années Clinton, finalement publié en 2003, il contient toute l’époque en quatre minutes, du clip en forme de news cocaïnées à la CNN à la mélancolie rageuse de la voix de Stipe, en passant par cet ouragan qui dévaste des bureaux, prémonition d’un second mandat Bush qui commencera par Katrina pour se finir en tornade financière. Au milieu de ses lyrics en forme de cadavre exquis politique, une expression, « Teflon-whitewashed presidency », fera florès des deux côtés de l’Atlantique, où elle sera appliquée à Bush et surtout Blair.

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Sufjan Stevens directeur de campagne. Sous Bush existait déjà, aussi, la musique de son successeur. On a beaucoup parlé ces derniers mois des chansons pro-Obama (le célébrissime « Yes, We Can » de Will.I.Am en tête) mais tout était déjà dit en la matière depuis 2005 avec la publication par Sufjan Stevens de l’album Illinois, l’Etat d’élection d’Obama. On peut aujourd’hui s’amuser à y chercher des indices – le Superman de la pochette, super-héros à qui Obama a beaucoup été comparé, ou les premiers et derniers mots des chansons « Come on! Feel the Illinoise! » (« Oh great intentions ») et « Chicago » (« I made a lot of mistakes »), qui semblent se répondre pour définir la difficulté de la tâche d’Obama – mais les démocrates, en tout cas, y ont sûrement trouvé leur boussole. Un an après le lancement par Sufjan Stevens du Fifty-States Project (cinquante albums, un par Etat), le président du Democratic National Party, Howard Dean, fixait une feuille de route électorale reprise par Obama en 2008: être combatif dans tous les Etats, même les plus solidement républicains. Son nom ? La Fifty-State Strategy

Sixto, si tard

Sixto Rodriguez – Sandrevan Lullaby (MP3)

« I’ve played every kind of gig there is to play now. I’ve played faggot bars, hooker bars, motorcycle funerals, in opera houses, concert halls, halfway houses. Well I found that in all these places that I’ve played, all the people that I’ve played for are the same people »
Sixto Rodriguez, « A Most Disgusting Song »

Cela a été une des hypes de 2008, rayon rééditions (c’est à dire pas vraiment une hype, finalement) : la ressortie du miraculeux Cold Fact de Sixto Rodriguez, clou planté en 1970 dans le cercueil des sixties par un génial alter ego de Love. Comme Judee Sill ou Karen Dalton, deux folkeuses sorties de l’oubli par les archivistes ces dernières années, Rodriguez n’a sorti que deux albums, et on peut donc s’attendre à voir débarquer un jour ou l’autre dans un luxueux emballage son petit frère de 1971.

Un cas compliqué, dès le titre :  Coming from Reality aux Etats-Unis, mais After the Fact en Afrique du Sud, un des rares pays où Sixto Rodriguez est devenu célèbre. Compliqué, surtout, car l’on est en face du cas typique de la malédiction du second album. De cette sensation impalpable de déception, parfois injustifiée – quelques grammes de plus qui empêchent les mélodies de décoller, mais aussi quelques certitudes en trop du côté de l’auditeur privé du plaisir de la découverte – face à un disque qui présente pourtant des qualités similaires (arrangements classieux, paroles provocantes et opaques à la Dylan) à celles de son grand frère.

Enregistré à l’été 1969, Cold Fact se situait sur la ligne de crête des sixties, leur moment de basculement, de la mort de Brian Jones aux massacres du clan Manson. Avec Coming from Reality, on est plus clairement dans « l’après » : Hendrix est mort, Janis Joplin (à laquelle Cold Fact consacrait une chanson acerbe) est morte et Sixto ne se sent pas très bien non plus. Malgré une ouverture funky et optimiste (« Have you ever kissed the sunshine, walked between the rain/Well, just climb up on my music, and my songs will set you free »), Coming from Reality est donc encore plus doux-amer que le premier essai de Rodriguez. Disque des années Vietnam, album de perte (« I Think Of You ») et de conflit (« The generals hate holidays/Others shoot up to chase the sun blues away »), il joue la guerre de position plus que la chevauchée des Walkyries et conquiert à l’usure, à l’image de son plus beau et long titre, « Sandrevan Lullaby ». Cold Fact était un chef d’oeuvre pour tous et partout, son successeur est un très beau disque de musique de chambre.


Everyday I Write The Book



Je suis l'auteur de Brit Pulp. La britpop selon Pulp, de Thatcher à Blair, un livre sur Pulp et la culture pop britannique de la fin des années 70 à nos jours. Vous pouvez l'acheter chez la Fnac, sur Amazon Marketplace, sur Alapage, sur le site des Cahiers du Rock et sur celui de l'Irma.

Explicit Lyrics

"My week beats your year" (Lou Reed, notes de pochette de Metal Machine Music)

My My Hey Hey

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